De remords et
de malentendus...

Par Shit Peks

sommaire du dossier "violence sexuelle"

      De quoi je ne dirai rien: de la violence patente, de l'inceste, de ceux qui menacent, de ceux qui avertissent: personne ne te croira, de ceux qui agissent par surprise, de ceux qui savent que l'autre ne peut pas faire autrement. Ce que je vais dire ne s'adresse pas à eux ni à leurs victimes. Ils savent. Mon propos est la violence sexuelle de ceux et celles ou subie par ceux et celles qui ne savent pas très bien, qui croient faux, se trompent, regrettent. Il est courant de dire que là où il y a une victime d'un abus, il y a un violeur (ou abuseur). Logique à première vue implacable. Mais qui ignore deux phénomènes aussi présents en amour que dans toute autre relation humaine: le malentendu et le regret ou les remords.
       Quand il est la cause d'un "abus" ("viol" est un peu fort), le malentendu affecte la perception de la réalité par l'auteur. Le regret affecte quant-à-lui la perception par la victime de ce qu'elle a vécu. Le malentendu naît de la divergence de points de vue entre deux êtres, le regret ou les remords, de la divergence de points de vue entre deux moments de la vie d'une seule et même personne.
       Nous percevons l'autre à travers un exercice d'interprétation de ses gestes qui obéit à des schémas culturels et s'impregne de notre vécu. Les erreurs d'interprétation du passé nous aident à les éviter à l'avenir. Mais chacun étant et réagissant différemment, l'erreur du passé peut ne pas en être une dans le présent et vice-versa. C'est le malentendu. Puis-je blâmer l'auteur victime d'un malentendu ? La victime le peut. Mais le tiers ne le peut que si le malentendu était évitable. C'est là que se situe peut-être la plus grande difficulté dans le débat autour de la question de l'attitude à adopter face à l'auteur d'un abus. Il peut être difficile pour une victime de comprendre qu'un tiers voit un malentendu là où elle voit égoïsme et abus de pouvoir. En défendant l'innocence d'un inculpé que j'estime victime d'un malentendu, je me fais insulter de "Misogyne" et de "Macho" par l'avocate de la plaignante; les avocats qui osent mettre en doute la culpabilité de leur client ont de tout temps été décriés par certains comme complices du délit commis. Si c'est par la victime, je peux comprendre. Mais par les autres ? Suis-je antisémite parce que je critique l'exploitation politique de l'holocauste par Israèl ?
       J'emprunte à Georges Bataille( "L'érotisme" -1957) les quelques passages suivants. C'est moi qui souligne non pour témoigner mon approbation, mais pour mettre en évidence le thème. Ils illustrent mon propos que l'abuseur peut parfois, de bonne foi, s'ignorer, malgré le sentiment de l'autre d'avoir été abusé. Le premier passage A) illustre un état d'esprit qui ouvre la porte au malentendu. Le second, B), parle du dégoût, de la nausée. Le dégoût peut-il être l'expression d'un remords ? Je dirai plus bas pourquoi j'ai choisi cet exemple.

A) le malentendu
      "Cependant la démarche initiale de la vie sexuelle est le plus souvent la recherche d'une femme par un homme. Les hommes ayant l'initiative, les femmes ont le pouvoir de provoquer le désir des hommes. Il serait injustifié de dire des femmes qu'elles sont plus belles, ou même plus désirables que les hommes. Mais dans leur attitude passive, elles tentent d'obtenir, en suscitant le désir, la conjonction à laquelle les hommes parviennent en les poursuivant.... Elles se proposent comme des objets au désir agressif des hommes (....) Dans la mesure de son attrait, une femme est en butte au désir des hommes. A moins qu'elle se dérobe entièrement, par un parti pris de chasteté, la question est en principe de savoir à quel prix, dans quelles conditions elle cédera".
       "Le plus souvent l'objet offert à la recherche masculine se dérobe. Se dérober ne signifie pas que la proposition n'a pas eu lieu, mais les conditions requises ne sont pas données. La dérobade première, apparente négation de l'offre, en souligne la valeur. (...) Le jeu est l'emploi d'une parure ayant le sens de la prostitution: la dérobade ensuite attise le désir, ou parfois la feinte de la dérobade (...) La prostitution des unes commande la dérobade des autres, et réciproquement. Mais le jeu est faussé par la misère.." (page 146)
       La courtisane avait une réserve, elle n'était pas vouée au mépris et différait peu des autres femmes. La pudeur en elle devait s'émousser, mais elle maintenait le principe du premier contact, qui veut qu'une femme ait peur de se livrer, et que l'homme exige la réaction de fuite d'une femme." (page 148). "Ce n'est pas, à la vérité, le paiement qui fonde la déchéance de la prostituée. Un paiement pouvait entrer dans le cycle des échanges cérémoniels. (...) Mais parce qu'elle devient étrangère à l'interdit sans lequel nous ne serions pas des êtres humains, la basse prostituée se ravale au rang des animaux: elle suscite généralement un dégoût semblable à celui qui la plupart des civilisations affichent vis-à-vis des truies." (page 149)
       Les derniers extraits reflètent un état d'esprit assez répandu. La truie a laissé la place dans le langage moderne à "La salope". La salope c'est la femme qui se couche, qui aime baiser, qui se donne, sans feindre la dérobade. La vraie femme que l'homme respecte, feint de se dérober. Mais comment savoir si sa première dérobade fait partie du jeu, si elle se dérobe par feinte, ou si elle ne veut vraiment pas ? Car, le jeu de la dérobade peut être plus ou moins intense. La question se résoud vite si la femme se fâche, emploie la force, se débat. Mais quid de celle qui cède de peur que son refus ne dénigre la valeur de l'offre, de peur d'être rejetée, de perdre l'aide, l'amour, les avantages que lui procure une liaison?
       Georges Bataille parle de la femme et de l'homme. Mais des sentiments analogues peuvent habiter un homosexuel, un jeune homme ou une jeune femme sur le point du "coming out" ou un garçon qui craint de "devenir pédé" en faisant l'amour avec un autre mec. Le malentendu semblera d'autant plus pardonnable que l'écart d'autorité (ou d'âge) sera faible.

Du dégoût et des remords

      Les remords. Céder par peur d'être rejeté, de perdre l'aide, l'amour, les avantages que lui procure une liaison ou accepter par curiosité, envie de vaincre l'interdit, enivrement, aventure, cela peut-il plus tard susciter des remords qui s'accompagnent d'une résurgence du dégoût, d'une aversion initiale nés de notre éducation et obnubilés par nos sentiments du moment ? J'ai choisi cet exemple parce que j'ai été frappé dans un procès pour "abus de détresse" par l'exclamation de la plaignante, en pleine audience, qu'elle ne ressentait plus que dégoût pour celui avec qui, durant trois mois, elle avait entretenu des relations sexuelles. Après avoir été mise par mégarde en sa présence au début de l'audience, elle était allée aux toilettes pour vomir. Dégoût, nausée: est-ce ce qu'elle avait ressenti durant les trois mois que durait leur relation, ou n'a-t-elle commencé à ressentir du dégoût que plus tard. Son dégoût est-il l'expression de remords ou de regrets?

Une histoire pas comme les autres

      Maria, 19 ans, colombienne, avait travaillé durant un mois comme employée de maison dans un ménage suisse sans être au bénéfice d'un permis de travail. Elle y avait été maltraitée et n'avait reçu aucun salaire. Fernando, âgé de 50 ans, sud-américain, l'aida à s'échapper. Il avait été contacté par un couple de touristes suisses, qui, en visite à Bogota, avaient croisé la mère de Maria. N'ayant plus de nouvelles de sa fille, celle-ci les avait supplié d'aller voir ce qui se passait avec sa fille. Le couple alerta Fernando qui dirigeait une association d'aide aux immigrés. Ensemble ils se rendirent chez l'employeur en compagnie d'une journaliste et réussirent à libérer la jeune colombienne. Puis Fernando passa le reste de la journée à la police avec Maria pour traduire sa déposition. Le lendemain il lui trouva un foyer d'accueil. Fernando laissa la clef de son appartement à Maria qui s'y rendit tous les jours pour regarder la télévision. Quelques fois elle prépara à manger à Fernando ou repassa ses chemises, voulant, selon ses propres termes, se rendre utile. Elle alla aussi rendre visite à l'ex-femme de Fernando et au couple de touristes suisses qui l'emmenèrent au cinéma, au théâtre. Au foyer on la mit en contact avec une psychologue avec qui elle put s'entretenir durant une heure. Fernando l'amena aussi au centre de consultation pour victimes d'infractions qui lui proposa l'adresse d'un psychothérapeute. Elle se lia d'amitié avec des pensionnaires du foyer. Durant trois mois elle se rendit tous les matins chez Fernando. Ils prirent le petit-déjeuner ensemble au café d'en face. Puis, après quelques jours, ils en vinrent à faire l'amour, presque tous les jours. Mais leur liaison resta secrète. Ils avaient peur des qu'en dira-t-on, vu leur différence d'âge. Mais les négociations avec l'employeur de Maria pour obtenir le paiement du salaire trainèrent. L'employeur était prêt à payer frs 2'600.-. Fernando disait pouvoir obtenir davantage. Après trois mois, les amis de Fernando et le couple suisse dirent à Maria, lors d'un repas, qu'elle devait se faire à l'idée de quitter la Suisse, car les autorités n'allaient pas lui donner de permis. Fernando lui demanda de rédiger une nouvelle lettre au juge pénal pour relancer sa plainte.
       C'est à cette époque que Maria commença à confier à une autre pensionnaire du foyer qu'elle faisait l'amour - elle dit: relations sexuelles - avec un homme. Elle lui demanda si un homme pouvait obliger une femme à faire l'amour, qu'elle ne pouvait pas refuser, car l'homme était plus fort que le Président de la Suisse. Une semaine plus tard, elle se coupa les cheveux. Signe qu'elle ne voulait plus plaire à Fernando ou auto-mutilation par honte ou par remords ? L'autre pensionnaire avait été violée par un homme et se trouvait en pleine procédure. Elle estima que Maria avait été elle aussi abusée. Elle lui conseilla de s'en confier à la directrice du foyer, une religieuse. Plainte pénale fut déposée pour "abus de détresse" et viols. Maria admet toutefois ne jamais avoir été contrainte aux relations sexuelles par la force ou la menace. Elle les aurait acceptées parce qu'elle avait eu "l'impression" que Fernando cesserait de l'aider si elle ne couchait pas avec lui. Elle lui aurait dit, avant de coucher avec lui la première fois, avoir peur que ça lui fasse mal, car avec son fiancé en Colombie ça lui avait fait mal. Il la rassura. Elle affirme qu'au début, elle s'était dérobée quand il tenta de l'embrasser. Il se serait alors excusé. Des amis et pensionnaires l'ont décrite comme une fille gaie, éveillée, d'autres d'une humeur changeante. Fernando estime qu'elle venait librement chez lui et qu'ils faisaient l'amour d'un commun accord avec beaucoup de caresses. Commençait-elle à regretter sa liaison quand elle s'aperçut que Fernando ne réussissait pas à règler ses problèmes ? L'instruction suit son cours. Maria peut rester à Genève. Elle dit qu'elle n'a pour Fernando que "dégoût". Dégoût de quoi ?

       Georges Bataille: B) "Nous croyons qu'une déjection nous écoeure en raison de sa puanteur. Mais puerait-elle si d'abord elle n'était devenue l'objet de notre dégoût ? Nous avons vite fait d'oublier le mal que nous devons nous donner pour communiquer à nos enfants les aversions qui nous constituent, qui firent de nous des êtres humains. Nos enfants ne partagent pas nos réactions d'eux-mêmes. Ils peuvent ne pas aimer un aliment qu'ils refusent. Mais nous devons leur enseigner par une mimique, et, s'il le faut, par la violence, l'étrange aberration qu'est le dégoût, qui nous touche au point même d'en défaillir et dont la contagion nous parvient depuis les premiers hommes; à travers d'innombrables générations d'enfants grondés. Notre tort est de prendre à la légère des enseignements sacrés que, depuis des millénaires, nous transmettons aux enfants, mais qui, jadis, avaient une forme différente. Le domaine du dégoût et de la nausée est dans son ensemble un effet de ces enseignements." (pages 65/66)
       Mais la nausée est dépassée par le sacrifice et l'acte sexuel: "L'abattage ou le dépeçage du bétail (sacrifié) écoeurent assez communément les hommes aujourd'hui: rien ne doit les rappeler dans les plats présentés à table. Ce que l'acte d'amour et le sacrifice révèlent est la chair. La convulsion érotique libère des organes pléthoriques dont les jeux aveugles se poursuivent au-delà de la volonté réfléchie des amants. A cette volonté réfléchie succèdent les mouvements animaux de ces organes gonflés de sang. Une violence, que ne contrôle plus la raison anime ces organes, elle les tend à l'éclatement et soudain c'est la joie des coeurs de céder au dépassement de cet orage... La chair est en nous cet excès qui s'oppose à la loi de la décence. La chair est l'ennemi né de ceux que hante l'interdit chrétien, mais si, comme je le crois, il existe un interdit vague et global, s'opposant sous des formes qui dépendent du temps et des lieux à la liberté sexuelle, la chair est l'expression d'un retour de cette liberté menaçante. ... S'il y a interdit, c'est à mes yeux de quelque violence élémentaire. Cette violence est donnée dans la chair: dans la chair qui désigne le jeu des organes reproducteurs." (pages 102/3)
       L'interdit a-t-il repris le dessus ? Maria se sent abusée, c'est un fait incontournable. Mais Fernando est-il un violeur ?
       Il est indéniable qu'une grande autorité émanait de lui. Il est aimé par toutes les femmes qu'il aide et qui continuent à faire appel à lui tout en connaissant les accusations dont il fait l'objet. Il est leur sauveur. Comme le professeur de sport, comme l'enseignant, il était une "autorité" pour Maria. Il avait du pouvoir. Mais en a-t-il abusé ? Il a certainement pris le risque inconsidéré de ne plus être en mesure d'interprêter correctement l'attitude de Maria compte tenu de sa position pour elle, mais Maria a-t-elle couché trois mois avec lui uniquement à cause de cette autorité, de crainte qu'il l'abandonnât et d'être perdue sans lui? Ou a-t-elle succombé à son charme?

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