Cher Shit, Par Nuttella de Lirio |
Votre contribution au débat sur la violence sexuelle m'a assez dérangé. Afin de comprendre ce qui me dérange, je me permets de structurer le texte, de l'analyser. Au niveau de son contenu, votre texte est composé de deux parties: la première, c'est les quatre premiers paragraphes. La deuxième qui commence par la citation A) est beaucoup plus longue. Elle essaie d'approfondir vos arguments principaux en se servant de plusieurs extraits d'un essai de Georges Bataille et en exposant un exemple de conflit dans un cadre juridique, un exemple concret de votre quotidien de juriste. Vu que la deuxième partie ne sert que d'illustration, c'est sur la première que je vais me concentrer dans mon analyse et mes commentaires. Elle présente d'abord l'hypothèse centrale: là où il y a une victime d'un abus, il n'y a pas forcément un violeur ou abuseur. Voilà le sujet. Ensuite vous définissez les deux piliers argumentatifs, soit " le malentendu et le regret ou les remords ". Puis vous créez le lien entre ces deux critères et le sujet, avant de nous livrer votre conclusion "que l'abuseur peut parfois, de bonne foi, s'ignorer, malgré le sentiment de l'autre d'avoir été abusé". Mais revenons au début: à la thèse que " là où il y a une victime d'un abus, il y a un violeur (ou abuseur) " vous opposez l'antithèse que " là où il y a une victime d'un abus, il n'y a pas forcément un violeur (ou abuseur) ". Cette antithèse devient votre hypothèse dont il s'agit de prouver la valeur. D'ailleurs dans le troisième paragraphe, vous commettez une erreur logique, une belle bourde. Vous vous contredisez: "... l'erreur du passé peut ne pas en être une dans le présent et vice-versa. C'est le malentendu". Mais cela ne peut pas être le malentendu puisque, dans le paragraphe précédent, c'est au regret et aux remords que vous attribuez la dimension temporelle: "Le malentendu naît de la divergence de points de vue entre deux êtres, le regret ou les remords, de la divergence de points de vue entre deux moments de la vie d'une seule et même personne.") Je constate que vous n'arrivez finalement pas à confirmer votre hypothèse. Vous accordez à la victime le droit de "blâmer l'auteur victime d'un malentendu". Du moment où elle le "blâme" de violence sexuelle, il y a logiquement un violeur (ce mot est tout à fait pertinent) parce que c'est la victime qui le dit. Ainsi politiquement est-il toujours que "là où il y a une victime d'un abus, il y a un violeur (ou abuseur)". Au niveau juridique, cela n'est pas aussi clair, certes, mais cela refute pas du tout la "logique à première vue implacable". Finalement les réflexions juridiques ne nous font pas avancer dans un débat politique qui vise l'abolition de la violence sexuelle puisque la machine juridique ne s'intéresse qu'à la question de savoir quel individu est coupable de quel acte. A la limite, votre texte arrive à confirmer une hypothèse que vous ne formulez pas: là où il y a une victime de violence sexuelle, l'auteur ne se reconnaît pas toujours comme abuseur ou violeur. Mais ceci est une banalité qu'il est inutile de prouver. Il existe d'ailleurs bien des cas où la victime n'arrive pas à qualifier de violence sexuelle ce qui lui est arrivé, notamment lorsqu'il s'agit de cas de pédophilie ou d'inceste. Contrairement à ce que vous dites, il est donc important pour la personne survivante de violence sexuelle, que son entourage social puisse adopter un positionnement clair contre l'abuseur, qu'il puisse le " blâmer " (si vous tenez à cette terminologie). Bon, c'est statistiquement un fait qu'un violeur présumé ne reconnaît souvent pas ses actes. Des histoires de violence sexuelle qui deviennent pas claires à partir du moment où c'est le monde juridique qui s'en occupe, ça arrive tous les jours. C'est bien là aussi que ça cloche dans notre système de démocratie. "Il est clair [...] que ce n'est pas par une réforme du droit pénal que le problème de la violence sexuelle sera résolu. La stigmatisation de la violence sexuelle à elle seule n'abolit pas le patriarcat. [...] Le droit pénal appartient au système et est donc d'une efficacité limitée [...]." * Le problème nécessite donc d'être débattu au niveau politique. A priori, deux positionnements politiques sont possibles: celui qui opte pour le changement et celui qui préfère conserver les valeurs patriarcales. Mon positionnement politique à moi est motivé par un rêve, le rêve d'une société sans violence sexuelle, un rêve bien anarchiste où il n'y aurait pas de "malentendu" dans les relations sexuelles, un rêve bien queer où il n'y aurait pas de "malentendu" entre les genres. J'opte donc radicalement pour le changement. Qu'en est-il au niveau politique dans votre texte? Vous essayez de masquer l'enjeu socio-politique en revendiquant qu'un tiers ne peut pas " blâmer " l'auteur. Ainsi vous réduisez le problème social à une échelle individuelle. Pour vous, le " malentendu " est légitime puisque justifié par les rôles sociaux des sexes. Vous n'êtes pas le premier à penser comme ça. Ces mécanismes sont assez répandus et ça existe depuis très longtemps. C'est donc la situation d'aujourd'hui avec toujours les mêmes mécanismes patriarcaux. Quelle est donc la position politique à adopter pour que cela change? Votre positionnement politique n'offre pas la perspective du changement, et c'est là que votre texte est simplement réactionnaire. Pour moi c'est aussi un choix politique de croire la victime, c'est aussi un choix politique d'éviter le violeur et de le faire dégager s'il le faut. Vous pourriez faire le choix politique de vous retirer en tant qu'avocat des dossiers de violeurs présumés. Pourquoi défendez-vous des mecs accusés de violence sexuelle? Cela vous amuse, cela vous fascine? Je vous considère comme ultra conservateur et réactionnaire parce qu'en les défendant juridiquement, vous devenez le protecteur des violeurs. Cela me dérange d'autant plus que vous êtes pédé dans un milieu alternatif dans lequel j'aurais espéré que vous luttiez pour la bonne cause. J'aurais préféré que vous étaliez ailleurs votre conservativisme. Vos propos auraient certainement eu plus de succès dans un magazine gay commercial. Veuillez agréer, cher Shit, l'expression de mon désaccord profond, ___________________________________
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