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En
été 1986, je viens d'avoir seize ans mais on m'en donne
quatorze. Je fais du stop pratiquement toutes les semaines pour aller
draguer des mecs dans les tasses en ville. Il n'y a jamais des garçons
de mon âge. Je suis timide à mort. Je ne veux pas être
pédé, pour rien au monde. Mais j'ai des envies inexplicables.
Je taille des pipes, parfois je demandais un peu de sous, 30 ou 50 FF.
J'en parle à personne. Un beau jour de juillet, je tombe sur un
étudiant, dix ans plus vieux que moi. Il tombe amoureux de moi.
Il est homosexuel sans jamais prononcer ce mot ou ses synonymes. Il n'a
pas fait de coming-out, il n'en fera jamais. On baise dans sa petite Fiat
garée dans la forêt. Il avait peur des flic. J'étais
homosexuellement mineur dans ce pays. Le lendemain, je pars en vacances
à l'étranger. Le stop, ça marche bien à mon
âge. Pendant quelques semaines je m'installe dans une ville qui
me paraît très grande, énorme. Je dors dans un petit
studio agréable qu'on me prête. Je ne vais jamais à
la piscine. J'aime pas montrer mon petit corps pas assez " mec ".
Au puces je m'achète des vieux vinyles de Janis Joplin, Pink Floyd
et Neill Young. Certaines chansons me font parfois pleurer, chais pas
pourquoi. J'ai toute une ville à découvrir. La vie des rues
me fascine. Je vis dans la rue avec les gens qui y vivent aussi. Je fréquente
les tasses de la gare, parfois ça paie un petit peu. Et c'est dans
un passage souterrain de la même gare que je rencontre Lolo. Je
le trouve cool avec sa guitare et l'harmonica. Il joue tout son répertoire
des Stones. Je viens ici écouter Lolo tous les jours. Il me parle
des paroles intrigantes des Stones et de Bob Dylan. Une copine me prête
sa guitare et je trouve finalement le courage de rejoindre Lolo qui est
maintenant mon meilleur ami. C'est hyper cool. Je ne suis pas vraiment
sûr de mes modestes connaissances musicales, je ne connais que les
truc de base pour la guitare, et ma voix ne porte pas, elle ne fais pas
assez " mec ". Je chante quand même, parfois j'arrête,
j'ai trop de doutes par rapport à ce que je fais. Je fais la connaissance
de tout plein de musicieNEs de rue, de gens en voyage. On papote, on fume
des joints ou on chante ensemble. Et au niveau thune, on arrive à
vivre. Pour bouffer gratos, on adore se faire inviter au Kebab par les
pédés. Ils sont là tous les jours et pour un sourire
ils mettaient régulièrement des grandes pièces dans
le chapeau. Mais la discussion devient chiante avec eux au bout d'un moment.
Les flics débarquent tous les jours pour faire chier le monde.
Après 22 h, c'est interdit. Sinon tu peux jouer mais pas plus de
trente minutes dans ce passage. On les déteste ces flics. Ils viennent
avec des chiens pour nous piquer l'herbe. On est en guerre contre leur
complice: la dame bourgeoise de la boutique de souvenirs de préférence
brodés, c'est l'ennemie... bref la fasciste. Nous, c'est les musicienENes.
Je lutte avec eux, on lutte pour notre choix de vie même si ça
fait chier le monde. Phil, c'est le chanteur et guitariste le plus cool.
Il n'aime pas jouer avec des nuls comme moi, je le sens. Il ne m'aime
pas, il a raison. Mais je l'adore. Sa voix rauque attire les filles et
les pédés qui s'arrêtent pour l'écouter. Quand
il chante, il est complètement dans sa musique. Il est beau. Il
a déjà 17 ans. Qu'est-ce que j'aimerais être comme
lui. On me présente Jean-Luc, c'est notre vieil ami. Il ne s'arrête
jamais pour écouter la musique. Il met une pièce et nous
fais signe de le rejoindre plus tard pour un café dans le resto
d'à côté. Je sais qu'il est peut-être pédé
mais pas comme les autres qui traînent à la gare pour leur
cochonneries. En tout cas il est vieux, toujours habillé de gris
portant un sac en plastique. Il fume tout le temps mais arrête de
trembler au bout de quelques verres. C'est Aline qui devient notre serveuse
préférée. Elle est la seule qui accepte qu'on paye
en toute petite monnaie quand Jean-Luc n'est pas là. Et elle nous
défend contre le patron qui nous supporte pas. Jean-Luc nous raconte
des histoires de sa longue vie mouvementée. Un jour, il me parle
des uvres de Céline et de Jean Genet. Le lendemain il m'apporte
un cadeau: Céline et Genet.
Je
n'ai plus jamais revu Jean-Luc. Je ne sais pas de quoi il est mort mais
je sens qu'il est mort. Lolo a arrêté la musique et bossait
sur le trottoir avant de mettre fin à ses tristes jours. J'avais
essayé de le sauver. Le directeur d'école m'a même
donné une semaine de congé pour que je puisse voir Lolo.
Phil n'a jamais réussi à devenir une star. Il est mort d'une
overdose d'héroïne. Quant à Aline, elle a changé
de mari et est retourné vivre en Alsace. J'ai continué à
baiser dans la Fiat pendant quelques mois. Je ne me suis pas encore suicidé
mais j'ai fait mon coming-out, d'abord doucement, puis radicalement.
Par
Uranistasia Aporinosis
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