Dans le précédent numéro de BangBang, Lexomylène van Cicatrice proposait que le César de l'homophoboue soit décerné aux éditions L'INSOMNIAQUE suite à la publication de leur ouvrage (livre + CD) contre les prisons " Au pied du Mur, 765 raisons de détruire toutes les prisons ". En effet, parmi les groupes qui jouent sur le CD, La Haine en Fusion Featuring Toxine toaste :

"Il se passe pas un jour sans cette peur sans la chkoumoune/ Mêlé au pédés et pédos, fais gaffe à la douche commune"
La haine en fusion featuring toxine. 100 g. Maximum Toxine. Dans le CD La belle, disque gratuit dans l'ouvrage Au pied du Mur, 765 raisons d¹en finir avec toutes les prisons.

Dans ce numéro de BangBang, Cunégonde Castafiotte écrit aux éditions de L'INSOMNIAQUE.

ChèrEs insomniaques,

Puisque vous êtes dans l'édition d'ouvrages et d'idées, vous connaissez la valeur des mots, vous savez à quel point ils sont beaux ou cruels, vivifiants ou assassins. C'est pourquoi il est intéressant, et urgent, de publier des textes pour en finir avec les prisons.
Je suis pour. Surtout que vos choix d'écrits pour le livre sont plutôt biens (enfin... j'ai pas tout lu !).
L'édition d'idées permet au minimum de se faire plaisir et participe à une éventuelle transformation du monde, ou à un effritement des murs.
Mais ça met beaucoup plus de temps. Peut-être qu¹un autre jour... Je l'espère.
En tout cas, je suis pour.

Par contre, ce qui m'ulcère le ventre c'est cette habitude qu'ont les révolutionnaires de garde à s'imaginer cette transformation sur la peau des femmes (1) ou des pédés.
Et cette fois-ci encore, vous êtes tombés dedans. Les deux pieds dans l'homophoboue, dit-on, parfois et par ici.
En publiant, écrit tout petit, cette petite phrase nuisible et à peine lisible sur le livret du CD, en éditant ce groupe dont la petite phrase est à peine audible si on écoute d'une oreille distraite par exemple, vous alimentez l'hétéroflicage de vos pensées déjà bien normées à ce sujet, et vous contribuez à l'énervement extrême de la mienne.

La prison commence là où l'enfance s'achève comme vous l'écrivez si bien-pensant sur votre quatrième de couverture.
A 10 ans, justement, je me faisais insulter de chochotte, de tapette par des petits machos de mon âge, qui ont dû devenir des adultes comme vous. Je ne savais pas vraiment ce que ces insultes signifiaient. Je ne savais pas vraiment pourquoi je les méritais. Je ne savais pas ce qui justifiait les moqueries, les crachats ou les coups qui les accompagnaient. Je ne comprenais pas ce qui en moi était si grave qu'il faille en subir des violences.
Je continuais à ricaner avec mes copines. Et je me taisais.

En grandissant, il m'a fallu comprendre pour ne pas me foutre en l'air.
J'ai grandi, mais pas beaucoup. J'ai rencontré des révolutionnaires prêtEs à troquer ce monde " d'enculéEs " contre merveilles et monts.
J'apprends à ne pas me détester. Je suis vivant. Parfois en charpie.
Parfois avec les yeux plein d'étincelles.
Les agressions verbales, physiques ou sexuées continuent. Quand je marche dans la rue, quand je vais dans une fête dans un squatt ou autre, quand je lis le livret de votre CD.
La menace, et les craintes qui s'y aggriffent, se sont inscrites de façon quasi permanentes dans mon crâne et dans mon corps. C'est d'un ordinaire commun à beaucoup de pédés, de gouines, de transgenres, et de femmes, aujourd'hui, ici comme à Paris... et partout ailleurs sur la planète, puisque vous n'avez, en effet, pas le monopole de la propagande xénophobe, gayphobe ou mysogine.
D'autres l'ont aussi.
Les manifestantEs anti-pacs du 22 janvier 2000 (encore à Paris) s'attristaient déjà de la tournure que prend ce monde rabougri qui petit à petit se trouve confronté à l'envahissement spectaculaire des zomosexuâlles et autres étrangetés. CertainEs proposaient les bûchers.
C'est certes plus efficace que la publication d'injures ou d'idées pourries.
A conviction commune, chacunE se débrouille selon ses moyens et concepts.

Ce qui m'énerve aussi jusqu'au bout des doigts dans ce que vous publiez c'est que vous mélangez les pédés et les pédos. Je ne suis pas sûr que Christine Bouh ou Philippe des chouans fassent encore cette erreur de perception. Peut-être Le Figaro, et encore...
C'est vraiment médiocre.
Les seuls à pouvoir encore triper sur ce type d'idées sont, à ma connaissance, les journaleux (je sais même pas si on peut encore appeler ça des journaleux, mais j'ai la flemme de chercher un autre mot) de Présent qui avaient publié, lors des folklo discussions sur le pacs à l'assemblée, un dessin : un couple gay appelait un gamin avec les bras ouverts. La légende disait " viens dans nos draps ! ". Petit jeu de mots irrésistible entre bras et draps.
Comme vous, ils contribuaient, à leur façon, à assimiler les pédés aux pédos. Chacun fait selon son degré d'humour, ou de connaissance.

Il y a des idées, comme ça, qui s'ancrent. Qui s'agrippent. Qui dégoulinent.

Et comme vous, alors, je me demande : Méritons-nous le placard ? " la punition sous le bureau du maître ? la claustrophobie de l'imaginaire? " (Cf. 4ème de votre couverture).

Pour moi c'est non.

Franchement, on doit pas avoir les mêmes références ou les mêmes sources d'informations. On doit, alors, rarement parler de la même chose... dieubéni !

Par exemple, moi, je lis assez souvent Marie-Claire, le magazine. C'est un mensuel, je le lis presque tous les mois. Il y a, en effet, peu de chance que vous le lisiez, mais je ne vous en veux pas. Pourtant, si vous aviez acheté ou volé le numéro d'août 2000, vous auriez pu y lire, page 80, ceci : " 22 250, c'est le nombre d¹enfants qui ont été maltraités en France en 1998. 16 434 ont été violentés sexuellement, et 102 tués. 4 sur 5 ont entre un mois et douze ans, et 92% des auteurs de maltraitance font partie de la famille... ".
Alors j'ai réfléchi au soleil, tout le mois d'août, avec ma cervelle subjective, ma mauvaise foi due à ma déviance réelle ou supposée, et je me suis dit que ces 92% de personnes violentes ou violeurs devaient être des hétérosexuels (hommes, car c'est bien dans leurs mœurs d'abuser ou de harceler moralement, physiquement et sexuellement les autres) puisque les familles débordent d'hétérosexuéEs, débordent d'hommes et de femmes formatéEs, sauf incident.
Je me dit que ces 92% là appartiennent à votre culture ou à celle de vos semblables, à vos silences, à vos non-dits, à vos cécités, à vos obscurantismes, à vos mensonges.

Par conséquent, je trouve que c'est dégueulasse de publier une phrase ou une idée qui ment. D'autant plus si elle suggère le lynchage.
On n'est plus au Moyen-Age. L'inquisition c'est fini. Faut vous réveiller un peu.
Si vous croyez qu'avec ça les choses vont se transformer...

Ce qui m'énerve aussi jusqu'au bout de mes ongles vernis c'est que la petite phrase, écrite si petite qu'on la voit à peine, assimile d'abord les pédés aux pédos, puis les pédés à des violeurs sous la douche. Comme si les hétérosexuels étaient aujourd'hui victimes du non-choix de leur sexualité, en dedans ou en dehors des prisons. Je suppose que c'est vraiment très récent comme phénomène. J¹en avais encore jamais entendu parlé.

Je vous envoie donc quelques textes qui vous expliqueront mon aigritude et mon enfermement, ainsi que ma colère (contre les hétéroflics et les hétéromatonNEs, entre autres).

Je vous envoie une photocopie du texte adresse à ceux qui se croient " normaux "², issue du Rapport contre la normalité, du FHAR, que les éditions du Champs Libre avaient publier en 1971. C'était il y a longtemps, mais c¹est beaucoup plus rafraîchissant et subversif que votre toute petite phrase qui se coince dans mes nerfs. Ce texte me fait rêver, il me donne de la force, il me fait briller les yeux comme scintillent ceux des mômes. Contrairement à vous.
Je vous envoie une miniphotocopie du texte QueeRage publié dans le fanzine Star, et affiché sur les murs urbains.
Je vous envoie un résumé du dernier courrier d'Amnesty International sur les meurtres, violences, condamnations auxquels sont confrontés des gays et des travestis sur la planète. Vous vous sentirez moins seulEs.
Je vous envoie un texte de Didier Eribon sur les insultes et leurs conséquences. Ce n'est pas aussi trash que les assassinats mais ça a le mérite de blesser quand même. Tous les chasseurs de pédés ont d'abord commencé par les insulter. C¹est comme les rasteks ou les mysogines.
Je vous envoie un extrait du livre sur les violences sexuées en prison. Vous y apprendrez avec grand étonnement, avec stupéfaction, que ce sont les pédés, les travestis et les transexuelLEs qui y sont victimes des violences. Pas le contraire.

Je n'ai pas les moyens de faire des photocopies en double. Si ça vous emmerde pas, vous pourrez en faire pour le groupe La haine en fusion featuring toxine.
Ou alors vous pourrez leur faire tourner l'info. Vous faites comme ça vous arrange.
Ca leur rendrait grand service. Ca leur dégivrerait le cube de glace qu'ils ont dans la cervelle, ce morceau de viande rassis qui trempe dans leur boite cranienne, et qui suinte toutes les églises du monde. (... ouyouyou ! je me lâche. Ca fait du bien !)

Ca rongerait un shouya les murs de ma prison, dont ils sont (vous êtes) les matonNEs.

Je doute de beaucoup de choses, mais si j'ai pris le temps de vous écrire ceci c'est parce que je sais. Parce que les tapettes, les pédés, les travelottes, les fiottes, les tarlouzes et autres étrangetés savent, puisque nous en payons une partie du prix, tous les jours.

J'ai mis plusieurs semaines avant de me décider à faire ce courrier, parce que j'ai plein de choses à faire beaucoup plus rigolotes, et que j'ai vraiment pas envie de me faire chier avec des gayphobes. Surtout que ça me donne encore l'impression d'avoir à justifier mes idées banales, et mon existence.

13 septembre 2000.
Cunégonde Castafiotte

(1) lire page 106 de Le lundi au soleil, Recueil de textes et de récits du " mouvement des chômeurs " cahier n°1, où le viol collectif de Dorothée est proposé comme arme de guerre et/ou comme étape intermédiaire pour un monde meilleur.
Publié par la bande à 35 h par jour, et l'insomniaque.
Le viol des femmes est une arme de guerre pour tous les militaires, sauf rare exception (EZLN, par exemple et a priori...)

Psssst... cette lettre sera photocopiée et distribuée à qui veut bien la lire.

"Nous avons l'intention de détruire toutes les machines policières. Nous avons l'intention d¹en finir avec les machines de contrôle et d'éliminer tous les casiers judiciaires. Nous avons l'intention de détruire tous les systèmes dogmatiques et les vieilles ordures verbales. Nous allons déraciner le bloc familial et sa cancéreuse expansion, tribus, pays, nations, et assécher sa source-légume. Nous ne voulons plus entendre le baratin de la famille, le baratin de la mère, le baratin du père, le baratin du flic, le baratin du prêtre, le baratin de la patrie, le baratin du partie comme celui du camarade.
Pour m'exprimer d¹une façon pécore facile, je dis que nous avons entendu suffisamment de merde à ce sujet."


W.S. Burroughs, Les garçons sauvages.
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